L'incendie du Nid d'aigle, un avertissement pour le tourisme de mémoire
L'incendie du Kehlsteinhaus montre combien les sites du patrimoine sombre sont fragiles et controversés. Allez-y pour l'histoire, pas pour le frisson, et exigez de la clarté de Berchtesgaden.
Photo : Sixlocal / Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)
Que voulons-nous vraiment d'un sommet où les dignitaires nazis donnaient jadis des fêtes ? Une vue de carte postale, une sensation forte ou une leçon ? L'incendie qui a ravagé le Kehlsteinhaus, connu aux États-Unis sous le nom d'Eagle's Nest (le Nid d'aigle), pose la question à tous ceux qui l'ont un jour inscrit à un itinéraire en Bavière.
Les faits évoluent encore. Selon BGLand24, l'alerte a été donnée dans la soirée du vendredi 23 octobre et les pompiers ont trouvé un bâtiment en flammes à 1 834 mètres d'altitude. Quelque 200 secouristes étaient encore sur place samedi matin, et la police pense qu'il n'y a pas de blessés. Un suspect a été interpellé à titre provisoire près du site. Reste à déterminer s'il est responsable: l'enquête est en cours et il ne faut pas considérer l'affaire comme close. Le même article indique que le site devait rester ouvert jusqu'au 8 novembre: la saison s'achève donc brutalement.
Le patrimoine sombre est fragile précisément parce qu'il est contesté
La plupart des monuments sont protégés par un consensus. Celui-ci n'en a jamais eu. Le bâtiment a survécu à la guerre: la page historique du site explique que les bombes alliées l'ont manqué et qu'il n'a jamais été dynamité, de sorte qu'il demeure en grande partie dans son état d'origine. Cette survie est, selon nous, la principale raison pour laquelle on le visite, et aussi celle pour laquelle il suscite de fortes émotions. Cette page reproduit un extrait du livre de Florian Beierl sur le Kehlstein qui va dans le même sens: les légendes d'après-guerre et l'usage de la maison comme motif dans des films de guerre américains populaires lui ont donné une place qu'elle ne mérite peut-être pas, mais qui peut encore provoquer.
Nous ne spéculerons pas sur un mobile, car aucun n'a été établi. Mais on peut dire qu'un tel lieu est toujours exposé. Certains l'aiment pour de mauvaises raisons, d'autres le rejettent pour des raisons compréhensibles. Personne ne devrait s'étonner de sa vulnérabilité, ni prétendre que reconstruire ou non est une décision neutre.
La vue n'est pas l'essentiel, et les exploitants le savent
Le lieu se vend facilement comme une excursion panoramique, et c'est là son risque. Busplaner décrit la cabine d'ascenseur de 1938, toujours d'origine, avec ses miroirs vénitiens, ses laitons polis et son cuir vert, et présente la montée comme une expérience en soi. Tout cela est exact, et dangereusement proche du glamour. La page historique apporte le contrepoids. L'extrait de Beierl qu'elle contient décrit la maison comme un élément d'un décor idyllique qui masquait l'horreur de ces années, et dit qu'elle offre aujourd'hui l'occasion de se souvenir et de s'instruire. La page corrige aussi un mythe répandu: la maison n'était pas un cadeau pour les 50 ans de Hitler en 1939, et celui-ci n'y est venu que très rarement.
Cette précision est le meilleur argument pour y aller l'esprit en éveil. Selon le même extrait, aucune décision de Hitler n'a été prise au Kehlstein. La maison symbolise le délire du régime et renvoie à l'Obersalzberg, en contrebas, où furent forgés des plans de guerre et de meurtre de masse. Si vous ne montez que pour la terrasse, vous passez à côté de la véritable histoire, qui se situe plus bas. Busplaner signale la Dokumentation Obersalzberg et son exposition permanente « Idyll und Verbrechen » aux lecteurs qui veulent approfondir. À notre avis, c'est l'étape à ne pas manquer, et sans doute la plus importante.
Ce que Berchtesgaden doit désormais aux visiteurs
Il est trop tôt pour dire ce qui va se passer, et toute prévision relèverait de la spéculation. Nous pensons néanmoins que les autorités locales font face à un choix qu'elles ne peuvent esquiver. Quoi qu'il soit décidé pour les réparations, le message doit rester clair. Il s'agit d'un site historique doté d'une exposition critique, géré depuis 1960 par le Zweckverband Bergerlebnis Berchtesgaden et loué à un exploitant privé comme restaurant d'altitude. Nous recommandons qu'une éventuelle réouverture place l'interprétation historique en premier et la carte en second, et dise ouvertement ce qui a été perdu, ce qui a été sauvé et pourquoi le lieu existe.
Les visiteurs aussi ont un rôle à jouer. L'incendie rappelle qu'il ne s'agit pas d'un parc d'attractions et qu'on ne peut en faire un décor pour des blagues ou des selfies posés. Mieux vaut attendre une annonce officielle avant de planifier un voyage, car l'état du bâtiment et les projets de réouverture sont inconnus. Lorsqu'il rouvrira, réservez le transport comme conseillé, passez plus de temps au centre de documentation que sur la terrasse et repartez en sachant ce que vous ignoriez à la montée.
Notre verdict: allez-y pour comprendre, non pour frissonner, et attendez de Berchtesgaden qu'il vous en facilite la tâche. Un lieu qui a survécu à la guerre pour brûler en temps de paix mérite des visiteurs qui prennent son histoire au sérieux.
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